lundi 16 avril 2012

La chute impériale de la pensée

Salut l'ami,

Aujourd'hui, il fait beau et j'entends les oiseaux chanter. Pour autant, tout ne va pas bien. Je vais te parler de la télévision, et plus généralement de la stérilisation de la pensée du peuple, que je constate avec un désespoir grandissant chaque jour.

En effet, n'as-tu pas constaté ces derniers temps une explosion quantitative des émissions de télé moisies et creuses, ce qu'ils appellent au mieux "divertissement", au pire "télé réalité" ? Télé qui n'a de réalité que le chèque que toucheront les participants à la fin du tournage, tournage qui n'a de réalité que l'insistance avec laquelle les productions et les équipes de réalisation répètent et recommencent sans cesse les prises de vue afin d'obtenir la séquence idéale qui sera montée de façon à faire paraître authentiques les propos des protagonistes cher payés.

J'ai remarqué, depuis quelques mois, que les concepts de ces émissions sont de plus en plus plats. Qu'à cela ne tienne : si le public affectionne une succession d'images montées et séquencées sans aucun sens précis, ce n'est "que" le signal alarmant que les vies du commun des mortels sont de plus en plus désertiques, au point que le seul divertissement qu'ils trouvent en rentrant chez eux le soir est de s'asseoir, et de regarder du néant défiler dans le tube cathodique. Mais là où j'adhère un peu moins, c'est que les concepts, en plus d'être infertiles sont pernicieux.

En effet, là où la télévision voudrait nous montrer (ou nous faire croire) qu'il s'agit simplement d'une femme qui veut rencontrer un amoureux, il s'agit en réalité d'une stigmatisation hors norme de la dissemblance, quand celle-ci n'est pas tournée en ridicule comme c'est malheureusement souvent le cas. Des cas moins extrêmes se contentent d'orienter de façon insidieuse la pensée du public, en choisissant pour lui celui ou celle qui sera éliminé(e) car ne correspondant pas aux critères que l'on veut universels de ce que doit être un homme - une femme dans la société d'aujourd'hui.

L'on assiste alors à une standardisation de la pensée, là où tous les citoyens s’assoient devant leur objet de culte, autour duquel tout gravite. La télévision est devenue le gouverneur de nos modes de vie. La télévision est l'objet central d'un intérieur, et l'on dispose ses meubles autour, en fonction d'elle. C'est la cheminée du XXIe siècle, quand il y a quelques centaines d'années la vie se trouvait autour des flammes, elle se trouve aujourd'hui autour des étincelles numériques constituées de pixels abrutissants débités dans les écrans.

Il est d'ailleurs assez affligeant d'être le témoin de comportements anxieux et rageurs lorsque le téléviseur ne fonctionne pas. Cela m'est arrivé plusieurs fois, et j'avoue être assez stupéfaite de la violence des réactions. Les gens deviennent agressifs, et focalisent sur leur télécommande comme si le fait que la télévision s'arrête au beau milieu d'un programme de "divertissement" mettait en péril la continuité de la journée. Il est alors impossible de les faire passer à autre chose, ils restent invariablement concentrés sur le poste, sans pouvoir tenter quoi que ce soit pour rétablir le bon fonctionnement de celui-ci (à croire que la capacité de raisonnement est en sommeil au sortir d'un programme télé). Et ils attendent.

Mais la télévision n'est pas seule responsable de cette dégradation de la pensée, bien qu'elle y contribue fortement en permettant, notamment, la diffusion de la publicité.

Aujourd'hui, tous les phénomènes "populaires" sont des phénomènes de masse. Le phénomène est fédérateur, et l'individu se sent appartenir à un groupe dès lors qu'il a vu le même film que son voisin, qu'il supporte la même équipe ou a acheté la même paire de chaussures. Et le phénomène est encore plus pernicieux en cela qu'il laisse entendre aux individus qu'ils peuvent choisir leur identité. L'on prône alors la liberté de chacun, liberté ne pouvant s'exercer que dans un enclos bien délimité contenant les marques, les modèles ou les émissions les plus à même de regrouper les individus autour d'une pensée unique. C'est ce que l'on appelle communément le totalitarisme.

Et c'est bien pratique ! Car qui pense être libre ne se rebelle pas. Qui pense avoir le choix s'adonne avec joie aux plaisirs de la sélection ; la télévision l'a bien compris ! Il n'existe plus une seule émission de divertissement exempte d'un choix, d'une nomination, d'une sélection et d'une élimination. Le quotidien est devenu un jeu ; se nourrir est devenu un art, une discipline. Tomber amoureux est devenu la mise en scène de la dissemblance des êtres. Dans un monde où tout est source d'amusement, où tout est récréation et passe-temps, il n'est pas étonnant que les préoccupations tournent autour de futilités vestimentaires ou sportives, et que le désintérêt grandissant à la culture et à la politique (étymologiquement : "qui concerne le citoyen") se fasse furieusement sentir.

J'entends déjà les critiques crier à l'extrémisme, la disproportion et la démesure. "Libre" à vous ! Il me semble que, dans ce qu'il nous reste de démocratie, je peux encore parler librement de mes opinions.

Ce qui m'inquiète le plus, c'est que nous en sommes arrivés à un point où le mot "démocratie" n'a plus lieu d'être. Qu'a de démocratique une rue parsemée de panneaux publicitaires ? Qu'a de démocratique une chaîne de télévision parsemée de spots - encore - publicitaires et de programmes conçus de toutes pièces par la production dans l'unique but de faire de l'audimat, et donc du chiffre ? Qu'a de démocratique un supermarché rempli de produits fabriqués de manière industrielle, où les haricots verts de marque proviennent de la même usine que les haricots premier prix, seule leur étiquette - et leur prix ! - permettant de les différencier, faute de traçabilité et de transparence ?

C'est là que les grands sages vous diront que la démocratie, c'est avoir le choix. "Regardez donc ! Vous avez justement le choix entre les haricots premier prix et les haricots de marque ! Vous avez précisément le choix grâce à la publicité, dont le rôle est de vous présenter les avantages et les défauts des produits afin de guider vos choix ! Vous avez rigoureusement le choix entre plusieurs chaînes de télévision, ou même le choix de ne pas disposer de télévision !" Voilà ce que scanderont les défenseurs (souvent malgré eux) du capitalisme. Mais la vraie liberté, n'est-ce pas avoir le choix entre dépendre du producteur de haricots et les cultiver soi-même d'une année sur l'autre, grâce à des semences biologiques fertiles ?* La vraie liberté, n'est-ce pas de pouvoir acheter un produit sans aucune influence publicitaire ? La liberté, n'est-ce pas de ne consommer que par besoin, et non de se voir prescrire des besoins dans le but de consommer ?

La liberté que l'on nous présente et que l'on nous propose, que l'on nous impose devrais-je même dire, à l'instar du monde de Jean-Christophe Rufin, Globalia, est une liberté sous étuve, déguisée et programmée. Nous sommes les acteurs d'une pièce de théâtre que nous avons écrite nous-mêmes sans en comprendre les lignes. Les Lumières ont bien tenté de nous éclairer sur le sens profond de notre représentation, mais nous avons préféré les accuser d'outrage aux bonnes mœurs, de mystification ou de manipulation des foules.
Alors, nous nourrissons nous-mêmes notre agonie mentale, culturelle et spirituelle, à grands coups de zapette, de boîtes automatiques et de tapis roulants. Nous ne pouvons plus marcher sans croiser l’œuvre de l'argent, ce souverain qui gouverne tout jusqu'à notre pensée et notre individualité.

*Pour information, il me semble important de préciser à tous ceux qui l'ignorent encore que quand vous achetez des semences en jardinerie, dans le but de faire pousser vos propres tomates, vous n'avez le choix qu'entre trois ou quatre pauvres variétés hybridées et sélectionnées, non pas pour leurs qualités gustatives ou nutritionnelles, mais pour leur capacité à être reproduites en masse et conservées. De plus, certaines de ces semences sont stériles, de sorte que l'année suivante, vous devrez en racheter pour resemer, les graines produites par les légumes que vous avez cultivés l'année précédente (si tant est que vous les eussiez conservées) n'étant pas fertiles ou ne reproduisant pas les mêmes caractéristiques d'une année sur l'autre.
L'intégralité des semences potagères étant détenue par un monopole de grainetiers, il est évident que, de façon tout à fait démocratique, nous soyons obligés d'y recourir pour cultiver nos légumes. Et quand les alternatives émergent, les grainetiers "officiels" ne tardent pas à les accuser, de façon tout aussi démocratique, de concurrence déloyale.

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